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PREMIER VOYAGE – MUNICH - PARIS

Un appel surprise qui allait bouleverser toute ma vie

Un certain lundi matin 8 mars 1971, j’étais à mon bureau au Service des Travaux publics, division des Améliorations locales. Mon Directeur voulait me voir immédiatement, un fait rare à la ville qu’un ingénieur puisse rencontrer son Directeur sans la présence de son supérieur immédiat ! La fonction publique dans une municipalité a de ces particularités qui n’existent pas dans l’entreprise privée. J’étais surpris et intrigué.

Cette rencontre allait bouleverser le reste de ma vie. Mon Directeur m’informa que M. le Maire, M. Jean Drapeau lui demandait de se rendre avec moi à Munich et à Paris. Pourquoi Munich ? Parce que les Jeux olympiques de 1972 devaient s’y tenir l’été suivant. Toutes les installations étaient en pleine construction et les programmes et les plans seraient disponibles pour nous. Pourquoi Paris et M. Roger Taillibert ? Parce que la Ville de Paris construisait le Stade du Parc des Princes dans le secteur nord-ouest de la ville et que son Architecte concepteur était M. Taillibert. Le bruit courait que ce stade allait révolutionner les techniques de construction et que son coût était très économique. Je n’avais jamais entendu parler de M. Taillibert et j’ignorais tout de ce voyage. Mais, qui refuserait un tel voyage en Europe demandé en plus par le grand patron, M. le Maire.

Mon Directeur me tint ces propos :- « L’an dernier, au retour d’Amsterdam en mai 1970, je devais me rendre visiter le Stade du Parc des Princes avec d’autres ingénieurs de la Ville, mais j’ai eu un empêchement. M. Drapeau me demande d’y retourner dès la fin de semaine qui vient et de t’amener avec moi. Je ne sais pas ce que je vais faire là-bas et je n’en sais pas plus sur le pourquoi de ta présence. Il y a un bon côté là dedans. L’envolée est longue (6 à 7 heures). Tu pourras me tenir compagnie (!). Accepte ce voyage comme un merci de la part de la Ville pour le bon travail que tu as fait lors de la construction du Stade Jarry où elle ne t’a jamais remercié ! … … Tu ne sais pas dans quelle galère tu t’embarques, mais prépare-toi, car la construction des projets olympiques représente un défi plus grand que celui des constructions de la Baie de James ».

Comme mots d’accueil et d’encouragement, j’avais déjà vu mieux ! Je me sentais en milieu hostile. Par ailleurs, je trouvais flatteur d’être ainsi invité par M. le Maire à faire un tel voyage. J’étais jeune à 33 ans et les défis ne m’ébranlaient pas. Le travail ne me faisait pas peur. J’acceptai aussitôt.

Munich en construction – Du 15 au 18 mars 1971

Claude - Claudette – Manon – Patrice
Claude - Claudette – Manon – Patrice
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Par un beau dimanche soir, le 14 mars 1971, je faisais ma première envolée vers l’Europe à bord d’un confortable Boeing 747 d’Air Canada. Le soleil brillait de tous ses feux avant de se coucher. C’était le début de l’aventure, de mon travail en étroite collaboration avec M. Drapeau. J’étais nerveux. Pour la première fois et certes pas la dernière, je laissais derrière moi ma petite famille, ma femme et mes deux enfants, Manon 7 ans et Patrice 3 ans. Au moment où je rédige ces lignes, ils sont dans la quarantaine, et surtout ils ont beaucoup de mémoire ! Je leur avais promis que nous ferions ensembles un tel voyage à Paris. Ce n’est pas encore fait ; il me reste encore du temps pour réaliser cette promesse. Tous trois le méritent bien pour avoir fait don de ma présence durant plusieurs années de la construction.

Revenons dans l’avion. J’étais déjà dans un autre monde. Je regardais par la fenêtre. Nous étions au-dessus des nuages et tout était si pur. L’image du dehors se déplaçait au ralenti. Plus l’avion prenait de l’altitude, plus le soleil tardait à dormir. En quelques minutes, nous étions rendus à quelques 37 000 pieds d’altitude (11 500 mètres) et un copieux repas arrosé de champagne nous fut servi. Je n'ai pas fermé l’œil une seule minute, je savourais l'envolée bercé par une douce musique. Partis de Montréal vers 20 heures, nous arrivions à Munich en fin d’avant-midi lundi.

Quelle visite bien planifiée par le Comité organisateur allemand ? Deux jours intensifs ! Une réussite sur toute la ligne. Nous avons pu tout voir avec les vrais responsables :- « Visite de l’Olympia Park (comme ici le Parc olympique), du grand Stade, du Centre de natation, du Gymnase, du Vélodrome, des Aires d’entraînement, du Parcours des régates, du Village des Athlètes, des discussions sur le cheminement des études et travaux, d’autres sur les coûts, les études des programmes des besoins de tous les bâtiments, des plans de constructions », bref un travail complet et combien utile.

Le Stade de Munich de l’architecte Gunter Benish, gagnant du concours
Le Stade de Munich de l’architecte Gunter Benish
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J’ai pu étudier à fond toutes ces constructions. Ma rencontre avec l’Architecte allemand Gunter Benish fut très enrichissante. À Munich, le choix de l’Architecte se fit par concours (M. Roger Taillibert fut membre du Comité de sélection du gagnant). J’ai obtenu le document remis aux architectes postulants de ce concours qui précise le programme des besoins de chacune des installations olympiques. J’avais aussi « arraché » des plans, même le plan officiel de la piste d’athlétisme de 400 mètres du grand stade, là où la plus grande précision est exigée pour être « homologuée » (approuvée par la Fédération Internationale d’Athlétisme). Je l’ai encore ! Quelle économie de temps et de recherches ! Ces documents m’ont largement aidé dans la conception et la programmation des Installations du Parc olympique.

Une surprise nous attendait là-bas. Nous devions être quatre (4) personnes : Messieurs Pierre M. Charbonneau, Coordonnateur des Jeux de 1976 à Montréal, Gerry Snyder, Membre du Comité Exécutif de la Ville de Montréal, Charles-Antoine Boileau, identifié dans le programme de notre visite comme Directeur aux Constructions et moi, comme Directeur-adjoint aux constructions ! Voilà, le grand voyage était commencé ! Tout à fait par hasard m’a-t-on dit, il y avait une cinquième personne de passage à Munich qui se joignait à nous ! Un certain ingénieur, identifié comme Architecte dans le programme de notre visite. J’ai appris plus tard qu’il avait été l’ingénieur d’Habitat 1967 à l’Expo 67 et de la tour du CN à Toronto. Pourquoi était-il là? Je n’en savais rien. Mais déjà, les jeux de coulisse débutaient !

De cette visite, j’ai retenu les éléments suivants.-

1.-  Les Allemands ont choisi de regrouper des installations majeures dans un même endroit pour faciliter les déplacements des journalistes, tels le grand Stade, le Centre de natation, le Vélodrome, des Gymnases. À Mexico, c’était éparpillé dans la Ville et les journalistes mettaient un temps fou pour aller d’une place à l’autre à cause des embouteillages. Tout près, en face, il y avait le Village des athlètes, les aires d’entraînement, l’Escrime et d’autres disciplines.

2.-  Pour le choix de l’Architecte du grand Stade, il y eut un concours d’architectes ce qui, selon moi, n’est pas la meilleure méthode pour désigner l’Architecte. Il est dangereux de choisir un projet qui a l’apparence d’un projet fantastique sur maquette, mais qui comporte des lacunes majeures de conception. Lorsque vous les découvrez, il est déjà trop tard à cause des délais toujours très courts. Le toit du Stade de Munich couvrait également le Gymnase et les Piscines. Une surprise attendait les Allemands. Le Toit du Stade ne couvrait que la moitié des sièges et lors de pluies seulement 25% des sièges, puisque la pluie ne tombe pas toujours verticale et son coût dépassait largement les budgets. Il aurait valu mieux faire appel à un Architecte de renom, spécialisé dans les installations sportives.

3.-  Le Coordonnateur de projet et son équipe sont primordiaux. Ils doivent avoir un pouvoir de décision sans équivoque, placé dans un cadre dont les limites sont fixées au préalable avec précision, car à partir d’un point de non-retour, ils sont les seuls responsables du parachèvement des constructions pour la date fatidique à respecter.

4.-  Quant aux matériaux, il faut penser à en préacheter certains dont les aciers, car les besoins de tels bâtiments créent une rareté qui amène des prix beaucoup plus élevés. Dans nos projets du Parc olympique, je n’ai jamais pu préacheter les aciers malgré mes mille efforts et nous avons payé de $1500 à $2200 la tonne pour certains aciers, ce qui aurait dû coûter $250 la tonne maximum. Ce sujet est traité un peu plus loin dans ce site.

5.-  Les Allemands utilisaient la méthode du Cheminement critique (Critical path) pour le suivi des constructions. Nos discussions sur la méthode à utiliser pour contrôler les constructions m’ont démontrées que ce n’est pas nécessairement la meilleure puisqu’il y a toujours près de 30 à 40 opérations par jour qui changent et qui ne sont pas inscrites sur le cheminement ; il en prend de 3 à 4 jours avant que ce soit constaté, noté et modifié, donc environ 100 à 150 opérations sont fausses sur ce cheminement en tout temps. Pour moi, un « bart chart » suffisamment détaillé permet de suivre plus facilement là où il y a retard ou là où se trouvent les opérations critiques.

Pour conclure, ce voyage fut de loin mon plus utile de tous.

Paris et ma première rencontre avec l’Architecte Roger Taillibert

Imprégnés de toutes ces images des constructions de Munich, nous arrivâmes à Paris en milieu d’après-midi jeudi le 18 mars 1971. Nous nous sommes rendus directement au bureau de l’Architecte qui ne ménagea pas son temps pour bien nous présenter ses réalisations. J’apportai une attention toute spéciale à tous ses projets sportifs, notamment ses piscines avec toiture mobile et son stade du Parc des Princes. La présentation fut suivie de la visite de ce stade dans le nord-ouest de Paris et de ses piscines de Carnot et St-Mande où je notai les points suivants.

Le Parc des Princes.- Situé en périphérie de Paris, le Parc des Princes était en pleine construction. Un Stade de 50 000 places avec un toit recouvrant les spectateurs seulement, laissant comme au Parc Olympique un grand « trou » au-dessus de la surface de jeux. Sa structure se compose de 54 consoles sur lesquelles viennent s’appuyer les gradins. Le boulevard qui ceinture la Ville de Paris (appelé Périphérique) passait sous le Stade, compliquant d’autant la construction. Ce Stade s’implantait dans un quartier urbain et les espaces de dégagement étaient très restreints. Nous pouvions circuler à l’intérieur des consoles et dans l’anneau technique. C’est par les consoles que passaient les fils et les tuyaux de plomberie (donc rien d’apparent) et l’anneau technique servait de galerie d’éclairage. Les pièces de béton des consoles, des supports de gradins et des gradins eux-mêmes étaient préfabriqués sur place. La structure s’assemblait tel un mécano, comme un enfant qui empile les blocs les uns par-dessus les autres. Moins de 10 grues étaient requises pour le montage des pièces (quel contraste avec notre construction où à un moment donné il y en avait plus d’une centaine !). La toiture entre les consoles était géniale et très peu coûteuse. Les poutres de support du type « C » accolées deux à deux, dos à dos pour faire une poutre portante étaient façonnées sur le terrain à partir d’un rouleau de métal qui donnait cette forme de « C ». Tout était caché dans la structure, pas de fils, pas de tuyauterie. L’utilisation du béton et la préfabrication des pièces ont rendu la construction très économique.

Je notai que les services complémentaires aux spectateurs sous les gradins étaient presque inexistants, pas de toilettes comme ici, mais seulement des trous dans les planchers (grossièrement nommées des chiottes à pédales!), pas de casse-croûtes, ni de restaurant où nous pouvons manger et voir le match en même temps comme à Los Angeles. Les spectateurs se lèvent entre les manches au baseball tandis qu’en Europe, ils ne se lèvent qu’à la mi-temps lors de parties de soccer.

La piscine de Carnot.- Cette visite me permit de voir la première piscine avec un toit léger et rétractable.

Piscine de Carnot, Paris – Vue intérieure
Piscine de Carnot, Paris – Vue intérieure
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Toit rétactable – Mars 1971
Toit rétactable – Mars 1971
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Ce premier voyage à Paris fut très court, une journée seulement. Un voyage éclair quoi ! Quelques heures au bureau de M. Taillibert et quelques heures pour visiter ses installations. Avant de revenir à notre hôtel, M. Taillibert nous montra les plus beaux coins de cette ville magnifique et pleine d’histoire. Ce ne fut pas assez pour moi et le lendemain matin de bonne heure, je refis le tour de certains endroits pour rapporter quelques photos à montrer à mes jeunes mousses. La journée même, nous revenions à Montréal. Si j’avais eu le contrôle du voyage, j’y serais resté quelques jours de plus.

Tout compte fait, j’ai découvert une architecture riche, des projets spectaculaires, peu dispendieux et un architecte de grande qualité.

Claude Phaneuf, B.A., B.Sc.A.
Un des trois pionniers concepteurs du Parc Olympique et du Stade.
Membre de l'OIQ de 1962 à octobre 2006.
Mai 2010







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